Entrevue exclusive avec M. Maka Kotto, artiste et politicien

"L'artiste, le créateur est toujours là, parce qu'il m'habite depuis mon enfance."

M. Maka KottoAfrikamerik est fier de vous présenter cette entrevue exclusive avec M. Maka Kotto un artiste et à la fois un homme politique canadien d'origine camerounaise. Cette entrevue lèvera le voile sur un étonnant parcours qui, à partir de Douala au Cameroun, le fera vivre en Europe pour finalement s'enraciner au Québec. Comment un artiste peut-il passer à un rôle d'homme politique? C'est ce que vous découvrirez dans cette entrevue. Nous espérons tout comme nous, que vous apprécierez les propos riches et inspirants de cet homme "enraciné" au Québec qui s'est prêté en toute simplicité à nos questions.

Afrikamerik (AK): M. Kotto, vous êtes –et avez été- artiste, acteur, comédien, homme de théâtre, metteur en scène puis homme politique. Pouvez-vous nous tracer en quelques mots ce chemin parcouru à partir du Cameroun, qui passe par la France et vous mène au Québec?

Maka Kotto (MK): Il y a une image que j'ai souvent utilisée: je dirais que je suis un arbre qui a pris racine en Afrique, qui a fleurit en Europe et qui aujourd'hui, donne ses fruits au Québec. Toutes ces étapes m'habitent comme inpidu et guident mes réflexions, mes choix et mes engagements parce que c'est une mémoire en soi. Sans la mémoire, on navigue avec beaucoup de difficultés quel que soit l'espace. Cette mémoire me sert beaucoup dans la vie.

Je pars d'un quartier pauvre à Douala avec des parents qui font des sacrifices énormes pour m'envoyer à l'école localement et qui par la suite, m'encouragent et me soutiennent dans mon désir de m'expatrier en France pour mes études universitaires et artistiques. Tout se passe bien pour moi professionnellement et j'ai eu la chance de développer un réseau d'amis dès les premiers contrats en cinéma et en théâtre. C'est par la suite, quelques années plus tard, que je rencontre fortuitement Dany Laferrière qui me parle alors du Québec et des québécois et je me suis alors dit que ce serait intéressant de découvrir ce monde là. Je suis venu dans le cadre de son premier long métrage de l'adaptation de son roman et c'est le facteur humain qui m'a retenu ici.

AK: Y a-t-il eu un évènement déclencheur dans votre enfance ou votre adolescence qui vous a permis de découvrir que vous aviez des talents d'artiste?

MK: J'ai fait un pensionnat de Jésuites Français à Douala et au sein de ce pensionnat, nous avions des activités artistiques parallèlement à notre cheminement traditionnel. Nous avions accès à la danse, au cinéma, au théâtre, à la musique et à l'écriture. Nous avons été très chanceux à l'effet que la troupe de la comédie Française quand elle faisait ses tournées en Afrique et qu'elle s'arrêtait à Douala, puisque les curés nous réservaient des places et nous y allions avec énormément d'enthousiasme. Le théâtre n'était pas très loin en fait, de ce que nous vivions au sein du sacerdoce et il y avait quelque chose de magique derrière tout ça, il y avait une dimension indicible par de simples mots, en lien avec l'émotionnel. Quand on baigne là-dedans précocement, il est inévitable que cela se sente dans notre personnalité psychique, que cela reste comme un élément essentiel du « disque dur ».

AK: Donc il n'y a pas nécessairement un évènement donné qui a été le point de départ de vos talents d'artiste?

MK: Les arts ne sont pas tant une finalité qu'un moyen. Par contre, ce qui est important à noter, c'est le fait aussi que très tôt chez les curés, nous avons été sensibilisés aux enjeux sociaux, politiques, économiques, environnementaux. On a fait de nous des citoyens responsables et c'est surtout à cause de ça que le choix des arts s'est imposé à moi comme le choix le plus évident pour faire passer des messages, pour dénoncer, pour combattre...c'est un moyen. Donc quand j'ai fait le saut en politique, ce n'était pas dans l'ambition de faire carrière non plus, c'est dans l'ambition de défendre mes idéaux…

AK: Ce qui nous amène à vous demander comment en êtes-vous arrivé à sauter le pas du monde artistique vers celui du monde politique?

MK: C'est lié: je suis un citoyen engagé et en étant ainsi, qui par le passé s'est servi du monde des arts et des lettres pour exprimer sa vision des choses et du monde et pour dénoncer et combattre les injustices de toutes sortes. J'ai été invité en politique active par M. Bernard Landry qui était convaincu que j'avais quelque chose à apporter au Québec. Ce n'est pas mon ego qui a été flatté, non, c'est mon devoir de citoyen qui a été interpelé par cette invitation et j'ai accepté de faire ma part. Est-ce que je resterai en politique ad vitam aeternam, ça je ne sais pas. Mais j'ai un rôle à jouer et j'essaie de le jouer le mieux possible.

AK: Avez-vous laissé l'artiste derrière vous ou est-il toujours là?

MK: Non, l'artiste, le créateur est toujours là, parce qu'il m'habite depuis mon enfance. Et ça, ça peut se vérifier chez n'importe qui: tout ce qui s'est passé dans la phase de l'adolescence et en fait, ça part de plus loin encore, c'est de la naissance jusqu'à 16-20 ans pour certains psychanalystes, qui définit notre personnalité et nous suit toute notre vie. M'exprimer ou dénoncer à l'assemblée nationale, ça m'arrive de temps à autre de rendre hommage à quelqu'un qui dans son milieu, travaille fort...l'artiste est là, il est toujours présent, ça fait partie de moi.

AK: Afrikamerik a appris que vous écrivez: est-ce vrai et sur quoi écrivez-vous?

MK: Oui, c'est vrai. J'en ai plein: vous voyez ces boîtes? (ndlr: M. Kotto nous montre une dizaine de boîtes empilées au mur ...). Ce sont des choses que j'écris depuis toujours, qui ne sortent pas encore parce que je ne suis pas encore satisfait. Mais je me suis délesté sous la pression –façon de parler-, de Jacques Lanctôt mon premier éditeur au Québec, d'un recueil de poèmes en hommage à ma mère, mais pas seulement à ma mère, mais pour toutes les femmes qui se battent à travers le monde et ici. C'est un recueil qui m'avait pris une dizaine d'années: travailler les mots, choisir les bons mots relativement à leur beauté d'une part, à leur portée et à leur force d'interpellation de l'esprit, de l'arme de l'intelligence émotionnelle, ça prend du temps. Ca, c'est mon défaut...Tant que je ne suis pas satisfait, je travaille sans arrêt.

J'écris des textes qui ont trait à mon expérience politique depuis 2004, mais ça je ne pourrai pas les libérer pendant que je suis à l'intérieur...Quand je me serai retiré, là je pourrai faire quelque chose, peut être sous une forme humoristique car j'ai écrit pour ce domaine mais toujours dans le dessein de faire réfléchir, d'interpeller sur l'intégration, sur l'exclusion, sur le racisme, sur tous ces thèmes là, même sur des conflits de couples, mais sur une base humoristique...

AK: Justement en abordant ce thème, vous vivez dans un couple mixte: il y a beaucoup de choses à dire sur ce sujet...?

MK: Oui et que je mettais en lien en humour, avec la notion d'intégration. Parce que celui qui arrive, qui est minoritaire dans une société et qui vit en couple mixte, quand il est habité par une identité mosaïque comme moi, se trouvant en face d'un bloc identitaire bien défini dans lequel il faut s'adapter, doit se fondre plutôt. Il y a un questionnement qui se pose dans les deux sens d'ailleurs: parce que dans le sens de l'hybride culturel que je suis, me soumettre à un environnement unidimensionnel, c'est problématique. Mais j'y arrive parce que j'ai cette souplesse, mais ça ne tient pas seulement à mon identité mosaïque mais aussi à mon éducation de base chez les curés, encore une fois...On nous a préparé à nous adapter à toute sorte d'environnement et de situations, sans nous renier.

AK: Comment vivez-vous votre identité africaine au sein de l'assemblée nationale ou au travers de vos activités politiques, M. Kotto?

MK: C'est essentiellement ma façon d'être dans le monde en général et en particulier dans mon espace: l'ouverture d'esprit, la générosité, l'écoute et aussi la sagesse. Je ne suis pas enclin à la réaction, je suis plutôt enclin à l'action et l'action est toujours précédée par la réflexion. Je vous avouerais que l'exercice de la période des questions m'agace parce qu'il n'y a rien qui se passe là. On se parle sans s'écouter. Ca n'apporte rien et on peut mesurer l'insignifiance de cet exercice auprès de la population: la population ne regarde pas la période des questions. Ceux qui regardent la période des questions, ce sont une vingtaine de journalistes assis en tribune et qui commentent le match de tennis comme vous dites. C'est un exercice qui fait mal à la démocratie parce qu'elle vient conforter cette même population qui nous envoie là, dans l'idée qu'au fond, il ne passe pas grand chose en politique. Alors que l'essentiel du travail se fait en commissions ou en comités. Travailler pour la population nécessite chez les politiciens, un impératif de profondeur dans la manière d'aborder les dossiers, les questions, les enjeux. Mais ce n'est pas à la période des questions que l'on peut faire ça...Nous sommes dans un système parlementaire britannique et l'objectif c'est de faire mal paraître l'autre, toujours.

AK: Quel proverbe ou expression vous décrirait le mieux?

MK: C'est la première fois qu'on me pose cette question...Je reviens à ma façon d'être dans le monde, d'être avec les autres. Il y a toujours cette pensée, ce n'est pas un proverbe en soi mais une réflexion: ce n'est pas le jour de leur mort qu'il faut pleurer les gens, c'est le jour de leur naissance et tout au long de leur vie car après il est trop tard. Donc quand on rencontre les gens et qu'on échange avec eux, il faut être là présent, pleinement présent. Très souvent quand il arrive un malheur à l'autre, quand c'est la mort par exemple on se dit "ah, j'aurais donc dû..." On a manqué alors de dire telle ou telle chose. Je vis avec l'idée de la mort depuis l'âge de 5 ans. Nous sommes là pour partir...Quand je me retrouve par exemple dans des situations de conflit, je suis un être humain et il est possible que je ne supporte plus une forme ou une autre d'injustice et que je me mette à développer une colère intérieure: il suffit juste que je relativise en me disant qu'on est là pour construire. Nous sommes de passage, alors amusons-nous...

AK: Comment percevez-vous la présence africaine au Canada?

MK: Dans l'ensemble du Canada, les gens sont très organisés, sous une étiquette communautaire. Au Canada anglais c'est encore plus flagrant, compte tenu du fait de cette réalité là. Le risque, c'est le repli sur soi. La réalité canadienne au plan de la stratégie de l'intégration c'est le multiculturalisme que beaucoup confondent avec la persité culturelle ou au pluralisme. C'est quelque chose qu'il faut bien identifier comme étant un développement bien séparé à l'intérieur d'une collectivité. On est avec soi, sur soi, avec les siens sans jamais établir de ponts avec la persité et surtout avec la société d'accueil. On voit ce que ça donne en Angleterre ou dans les Pays-Bas et c'est ce qu'on a toujours refusé au Québec. Nous sommes plus dans une logique d'interculturalité avec comme point de convergence la langue française et puis des valeurs qui font consensus. Quand on va en Ontario par exemple et qu'il y a des quartiers entiers qui sont dominés au plan de l'occupation du terrain par une ethnie particulière...C'est les Balkans culturels. Et ça inclue certaines communautés africaines. Ici au Québec, c'est moins flagrant, les gens s'intègrent davantage surtout quand ils ont en partage la langue française.

M. Maka KottoAK: Quelle est votre perception pour ce qui est du domaine des arts et cultures des communautés africaines au Canada, en Amérique? Ont-ils leur place?

MK: Il y a une place pour les arts africains. Jacques Chirac en France leur a donné une place prédominante, il les a qualifiés "arts premiers". Il y a le Musée de l'homme ou je ne sais plus lequel où l'on retrouve énormément d'arts africains, la place de la musique et de la danse africaine est importante en France. Mais ici, c'est embryonnaire. Il faut dire que le poids des africains en nombre, n'est pas encore aussi important qu'en France par exemple.

Par contre, ceux qui arrivent à s'exprimer le font parce qu'ils sont persévérants car les obstacles sont énormes: nous sommes dans une logique d'industries culturelles ici, donc le diffuseur ou le producteur est plus enclin à aller vers ce qui va se vendre facilement. Et je fais la part des choses entre la culture et les industries culturelles. Par contre, ce que les africains peuvent apporter à la culture québécoise... y a qu'à voir ceux par exemple, pour ce qui est des contes, la troupe Motus est allée faire un séjour au Sénégal pour écrire des contes et qui ont donné lieu à la création d'une pièce qui s'appelle "Baobab" . C'est un Sénégalais qui a fait la scénographie, c'est intéressant à ce niveau là. Occasionnellement, on a des événements comme le Festival Vues d'Afrique qui intègre différents arts au domaine du cinéma, de la télévision, la peinture, la sculpture etc.

AK: Selon vous, qu'est-ce qui pourrait être mis de l'avant pour la rendre davantage visible, promouvoir ses valeurs culturelles?

MK: Ca, ça passe par le règlement de -ce que je pourrais qualifier gentiment-, de l'impuissance de la francophonie. La francophonie a un rôle important à jouer relativement aux échanges culturels. À l'interne, entre francophones –parce que la plupart des africains qui sont ici sont des francophones-, et au niveau international entre les États francophones, je pense qu'au plan culturel il ne se passe pas grand chose de percutant. Ce n'est pas évident sans une action proactive de cette entité, soit le secrétariat à la Francophonie. Parce que voyez-vous, même le petit gars qui vient des régions et amène son talent vers les grands centres est confronté au même problème. Il y a trois dimensions: promouvoir la créativité au sens régions-grands centres au sens nation à nation vers grands centres pour revenir à l'apport des africains en particulier. Il faut interpeller l'État d'une part sur cette question là parce que c'est en mettant en lumière cet apport créatif des autres qu'on leur insufflera un sentiment d'appartenance à cette société. Mais si on ne fait rien, ils feront comme pour le travail en général: ils vont se replier ou plier bagages et aller ailleurs. Mais je reviens à l'effet que la Francophonie a un rôle important à jouer internationalement et nationalement. La conscience de l'appartenance à cette famille sied d'abord sur le fait qu'on a des choses à partager culturellement ensemble.

AK: Si vous étiez invité à une conférence avec des artistes africains devant vous, quels seraient vos conseils à leur égard?

MK: Adaptez-vous et exprimez votre singularité par la suite.

AK: Croyez-vous que les diasporas africaines peuvent contribuer au développement et à l'essor de leurs pays, même au loin?

MK: Je ne sais plus quelle quantité d'argent est transférée par les africains du Nord au Sud pour utiliser une image, mais c'est apparemment beaucoup plus d'argent que l'aide internationale à proprement parler. Quand les enfants de ces pays envoient de l'argent, au bout du compte -à moins que je ne me trompe-, mais de ce que j'ai lu, le volume de transfert est plus important que celui de l'aide internationale...Ca peut être surréaliste mais ce qu'il faut comprendre, c'est que les transferts de l'aide internationale des nations du Nord, est galvaudé au fil de son trajet: quand on envoie un cent dollars vers une cible, c'est, pour faire image, un dollar qui arrive sur cette cible.

Mais quand un fils ou une fille du pays envoie de l'argent à sa famille, c'est sûr que l'argent arrive en totalité.

D'autre part, les exemples des africains quel que soit leur domaine d'activités, peuvent incarner et de préférence dans l'excellence, peuvent servir de référence pour ceux qui sont là-bas, à partir du moment où on en parle et à partir du moment où il y a un relais au plan de l'information qui peut malheureusement être filtrée aussi.

Quand j'étais au pensionnat, Nelson Mandela était mon modèle, même si je ne l'ai jamais rencontré. Je voulais être comme ce monsieur là, parce qu'il se battait pour des valeurs, parce qu'il était intègre, parce qu'il n'a jamais cédé.

Je pense que les petits africains aujourd'hui s'ils ont la possibilité de savoir qu'un tel a réussi comme ingénieur à la NASA ou à la tête d'une banque en Angleterre, ils peuvent se dire "s'il l'a fait, je peux aussi"...Un bon exemple, c'est celui qu'on a eu avec l'élection de Barack Obama aux États-Unis: l'impact en Afrique n'est pas encore mesuré. Les révolutions commencent entre les deux oreilles et à partir du moment où on se dit "ah la fatalité n'est pas la norme", on peut devenir comme ce monsieur là ou cette dame là. Et la logique de la résilience à ce moment là, je parle de résilience parce que justement l'environnement s'impose aux êtres là-bas comme un poids qui les tirent systématiquement vers le bas. Mais quand on voit des modèles poindre comme ça, oui, il y a une logique de résilience qui s'impose et qui va permettre à certains de déployer leurs ailes...

AK: Pensez-vous que vous avez servi de modèle au Cameroun?

MK: On m'a dit que beaucoup de jeunes sont fiers...Ca commence par là!

AK: Un mot de la fin pour les lecteurs du site Afrikamerik?

MK: Je dirais que c'est avec plaisir que j'ai eu cet échange avec vous et que ce sont des questions de fond et que j'espère que les lecteurs auront la sagesse de s'attarder sur cette entrevue là...

Lina Racine

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