Hawa Kaba: une artiste peintre africaine accomplie, à Ottawa.

Elle est née au Burkina Faso d'un père guinéen et d'une mère originaire du Mali. Elle habite l'Amérique du nord depuis plus de 18 ans et elle s'est tracée une voie dans l'art visuel, une technique de peinture appelée le "mixed media". Elle sillonne aujourd'hui le Canada et les États-Uunis d'est en ouest, du nord au sud, grâce à son art. Elle s'appelle Hawa Kaba.

A travers ces lignes qui suivent, Hawa nous parle de ses débuts, de son inspiration, de son progrès, de sa vie d'artiste et surtout de ses projets. Cette entrevue a durée plus de deux heures mais même après l'avoir terminée, nous sommes restés sur notre soif. C'est une histoire riche de courage et surtout exemplaire, pour toute personne qui a un talent à offrir au public. Hawa s'est confiée à Afrikamerik depuis Ottawa, la capitale fédérale du Canada.

Hawa KabaAfrikamerik (AK): Bonjour HAWA. Comment avez-vous commencé votre carrière?

HAWA KABA (HK): Un événement tragique est survenu un jour dans ma famille. Les amis qui venaient à la maison pour me présenter condoléances se demandaient qui peignait tous ces tableaux. Quand Joan qui est une amie à moi est venue, elle avait des yeux grandement ouverts: elle n'en revenait pas. Elle m'a dit que je devrais partager ce talent avec les autres, ne pas le garder pour moi seule. Je n'ai pas accepté du coup. Elle est revenue plusieurs fois et quelques mois plus tard, elle m'a finalement convaincue de présenter mes toiles au public. Nous avons donc programmé une exposition à son église. Tout ceci se passait entre 1994 et 1995.

Le jour convenu, nous avons sorti ensemble les tableaux et rempli sa camionnette. Nous sommes partis les déposer à son église qui s'appelle "The first Unitarien Church" ici même à Ottawa. Nous sommes ensuite revenues à la maison pour nous préparer avant d'aller commencer le travail. De retour à l'église, grande a été notre surprise de voir que la personne qui faisait la maintenance à l église avait déjà accroché tous ces tableaux aux murs. C'était la première fois que je voyais mes tableaux en dehors de ma maison. Et comme ces toiles étaient placées très haut vers le plafond, j'étais moi-même émerveillée. Ce soir-là, j'ai vendu dix tableaux et c'était le début de ma carrière...

AK: Quelles sont les techniques que vous utilisez pour peindre vos toiles?

HK: Au début je faisais seulement des paysages. J'utilisais le crayon et différentes sortes de peinture. A force de travailler, j'ai voulu donc pousser plus loin mon talent et explorer d'autres voies. Depuis un certain temps et même actuellement j'utilise une technique qu'on appelle "mixed medium"; certaines personnes l'appellent "mixed media", ce sont des techniques de peinture mélangées avec le collage de certains matériaux. Ces matériaux peuvent être des tissus, des photos ou même n'importe quel autre élément qu'on peut insérer dans une toile.

AK: Quels sont les défis que vous avez eu à surmonter dans votre carrière?

HK: Oui, j'ai rencontré beaucoup des difficultés. Je suis d'abord une femme, je suis une noire vivant dans un pays étranger, cela m'a barré parfois des portes.

Oeuvre de Mme KabaJe vais vous raconter une histoire que je n'ai jamais oubliée. Au début de ma carrière, je me suis présentée à une galerie pour solliciter une exposition mais le gérant n'a même pas fait attention à mon produit. Il m'a tout de suite dit qu'il faut être connu et célèbre pour exposer dans sa galerie. Je suis rentré chez moi toute découragée. Finalement une amie à moi, qui est aussi artiste a pris les photos de mes tableaux et s'est résolu de m'aider.

Elle est partie rencontrer plusieurs galeries dont celle où je me suis rendue avant. Elle a rencontré le même gérant qui m'avait refusé plus tôt. Ce gérant parlait au téléphone quand mon amie lui a présenté ces photos. Il a brusquement déposé le téléphone et s'est rendu à l'extérieur pour les regarder de plus près à la lumière du soleil. Quand il est revenu et comme il n'avait pas raccroché, il a directement repris le téléphone pour parler au propriétaire de la galerie qui était à l'autre bout du fil. Il lui a dit qu'il y avait deux personnes devant lui avec des propositions d'exposition dont l'une d'elle était très intéressante. C'était de mes tableaux dont il parlait! Il a demandé ensuite qu'on lui ramène ces tableaux. Ce monsieur a exposé neuf de mes tableaux et c'est ainsi que je me suis fait accepter dans cette galerie.

AK: Le fait que vous avez vécu en Amérique pendant longtemps a-t–il influencé votre art?

HK: Oui, l'Amérique a beaucoup influencé mon art. N'oubliez pas que je vis ici en Amérique depuis plusieurs années. C'est ici que j'ai appris à peindre mais quand vous regardez mes toiles, vous pourriez voir aussi l'âme ou la touche africaine. J'ai vécu pendant sept ans aux États-Unis avant de m'installer à Vancouver. J'ai ensuite fait le tour de plusieurs villes du Canada pour venir m'installer finalement à Ottawa. Je dirais que mon art est influencé par ma vie en Amérique car ma vie d'adulte s'est passée entièrement ici mais mon enfance est toujours vivante en moi.

AK: Vous avez la possibilité de voyager un peu partout dans le monde, quel est selon vous ce qui attire le plus le public dans vos oeuvres?

Abstract in Earthtones 1HK: D'après les commentaires du public, je crois que les gens aiment beaucoup l'originalité, les thèmes et les couleurs de mes tableaux. Je me rappelle toujours d'un témoignage au début de ma carrière. Une dame qui faisait des travaux de rénovation dans sa maison est venue acheter un de mes tableaux. À ce moment là, je faisais seulement des paysages. Elle a d'abord repeint sa maison avec la couleur qui allait avec cette toile avant même de l'accrocher au mur. Elle est revenue plus tard acheter d'autres toiles et m'a dit que la première toile qu'elle a achetée lui apporte beaucoup de joie. C'est la première chose qu'elle regarde le matin quand elle se réveille et c'est aussi la dernière chose qu'elle regarde avant d'aller dormir. Chaque fois que je vais dans les expositions ou à des foires, je reçois beaucoup de compliments. En général, les gens aiment beaucoup mes toiles.

AK: En 2007, votre nom a été retenu pour le compte du prix de "YM-YWCA, Awards of excellence" dans la catégorie arts et cultures. Avez-vous remporté un prix?

HK : Je n'ai pas gagné un prix. J'ai seulement été nommée à cause de mes contributions dans la communauté. C'était juste une reconnaissance pour mes actes de bénévolat. Je donne des cours d'art dans un centre des personnes nées mentalement et physiquement handicapés. Je donne aussi les mêmes cours aux enfants nés avec handicap. Je le fais à titre bénévole, je ne le fais plus à temps plein faute de temps mais je m'arrange quand même pour passer quelques heures avec eux.

Pour te dire la vérité, je ne suis pas intéressée par les prix. Il y a 5 ans, j'ai participé pour la première fois à une foire à Toronto, le ‘ Toronto international Art far'. J'ai été retenue dans un groupe de cinq personnes sur 300 exposants pour aller représenter le Canada au Japon. Ce voyage s'est fait dans le cadre d'un échange entre cette foire à Toronto et l'autre qui est au Japon.

AK: Vous avez travaillé avec Yves Antoine pour illustrer les couvertures de ses publications, qu'est-ce que cette expérience vous a t-elle rapportée?

HK: J'ai illustré au moin trois livres d'Yves Antoine. Je me rappelle toujours du premier livre que j'ai illustré pour lui: ' les inventeurs et savants noirs ' qui a eu beaucoup de succès. J'ai beaucoup appris en travaillant avec lui. Je salue Yves Antoine pour le travail qu'il a fait, dont beaucoup de recherches pour ses publications. Il a été parmi les premières personnes à expliquer la contribution des noirs dans la science. Le premier livre a tellement eu de succès qu'il m'a demandé de collaborer avec lui pour les deux autres publications.

AK: Avez-vous déjà eu des offres dans le monde du cinéma, par exemple?

HK : Je n'ai jamais eu d'offres dans le monde du cinéma, par contre j'ai été contacté plusieurs fois par les chaînes de télévisions. J'ai fait une entrevue avec radio canada pour mes travaux de bénévolat quand je travaillais avec des enfants nés avec un handicap. J'ai aussi fait beaucoup d'entrevues avec des journaux ici au Canada.

AK: D'où proviennent vos inspirations en général?

HK : Mon inspiration provient de choses tout à fait simples. Je me rappelle de mon retour du Mali, j'ai commencé à peindre comme une folle. J'ai créé une série de toiles que j'ai nommée « les couleurs de Mandingue ». Quand je reviens d'une visite des galeries avec d'autres artistes, cela m'incite à peindre moi aussi. Quand je me promène dans les bois en été, que ce soit le jour ou le soir ou encore quand je regarde le ciel, je peux voir les choses dans les nuages qui peuvent profondément m'inspirer. Mon inspiration vient le plus souvent des choses tout à fait simples. En général, je dirais que mon inspiration vient de l'intérieur mais pas de l'extérieur.

AK: Quel est votre meilleur moment pour travailler?

HK : Je travaille à tout moment de la journée. Quand je sens une inspiration, je passe directement au travail. Que ce soit le jour ou la nuit mais j'aime d'abord le calme.

AK: Quelle joie tirez-vous de ce travail?

HK: Beaucoup!!! Je ne sais mêeeeeme pas comment vous l'expliquer (NDLR: Hawa a prolongé ce mot pour m'expliquer à quel point elle éprouve du plaisir dans l'art de peindre). C'est difficile de vous expliquer. C'est un plaisir immense (rires). Quand je finis de peindre, le plus souvent, j'accroche mon tableau au mur pour voir ma propre création, cela suscite un sentiment inexplicable en moi.

AK: Aimeriez-vous qu'un des vos enfants fasse le même métier que vous?

Abstract in Earthtones 2HK: Oui, il y a un de mes fils qui peint, il s'appelle Fodé Bangoura. Il a fait ses études d'art à un collège de Manhattan à New York. Ce collège s'appelle "American musical and Dramatic Academy". Après ses études, il a fait du théâtre pendant quatre ans à New York même avant de se lancer dans le cinéma. A ce jour, il a déjà fait quatre films indépendants. Bien qu'il soit dans le cinéma, mon fils fait aussi de la peinture.

AK: Quel est le voeu le plus cher qui vous tient à coeur?

HK: J'ai un voeu pour les artistes ici au Canada: j'aimerais que les portes nous soient plus ouvertes. Je me bats pour l'inclusion des artistes, surtout des artistes noirs comme moi. Nous voulons qu'on nous donne la chance de nous exprimer, d'être plus visible car nous avons des choses à dire et à partager avec le reste de nos compatriotes.

AK: Quels meilleurs souvenirs avez-vous dans votre carrière?

HK: J'en ai beaucoup. Il y en a tellement qu'il m'est difficile de choisir les meilleurs... Je vous dirais que le fait que j'ai vendu mes tableaux au ministère des affaires étrangères ici à Ottawa est un grand souvenir pour moi. Un jury a accepté unanimement deux de mes tableaux présélectionnés à l'avance et ces tableaux sont exposés à ce jour à l'ambassade du Canada en France, à Paris. Un autre souvenir dont je peux parler est le fait que la ville d'Ottawa a acheté au moins cinq de mes tableaux. J'ai vraiment beaucoup de ces souvenirs...

AK: Quels sont vos projets d'avenir?

HK: J'ai beaucoup de projets, surtout aux États Unis. Mon organisation a envoyé au moins 125 demandes et j'ai reçu beaucoup de réponses. Actuellement, je suis en pleine exposition à une université de New Jersey. Je serai en Californie au mois de mai 2010 et vous pourrez voir la suite de mon emploi du temps dans mon site. J'ai aussi un souci permanent: c'est celui d'ouvrir une galerie à New York et donner aussi la chance à d'autres artistes...

AK: Votre mot de la fin de cette entrevue?

HK: Merci à Afrikamerik pour la visibilité que vous créez pour nous les artistes d'origine africaine vivant ici en Amérique du nord. J'encourage les jeunes mais surtout les jeunes filles à s'intéresser à l'art visuel. Je sais qu'en Afrique, on donne souvent plus de chance aux garçons dans ce domaine mais je demande aux jeunes filles de ne pas se décourager. Je suis souvent seule comme femme partout où je me retrouve avec d'autres artistes...

Pour rejoindre l'artiste : hawakaba.com

Propos recueillis par Didier Gangoma

© 2010. Tous droits réservés.

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