Youssou Seck: Je chante pour me guérir, je chante pour guérir…

Youssou Seck en concertYoussouf Seck est artiste musicien originaire du Sénégal. Fils de griot, il a toujours senti cet appel intérieur, ce don naturel pour la musique qui le pousse à s'exprimer comme artiste musicien. Mais comment y arriver quand l'environnement ne le permet pas? Comment faire ce que l'on veut tout en restant docile envers ses parents qui l'aime et qui représentent tout pour lui? Youssou débarque au Canada en 1991, sans aucune notion de musique mais avec comme seul espoir de s'exprimer en tant qu'artiste. Poussé par son savoir faire qu'il a appris à sa façon et selon ses convictions, il intègre le groupe Takadja avec lequel il remporte le prix Juno 1996.En 2003, l'artiste quitte Montréal pour s'installer à Calgary en Alberta, à l'ouest du Canada. A travers les lignes qui suivent, l'artiste nous explique ses peines, sa musique et ses pensées. Il nous explique aussi une autre dimension de la vie qu'il a intégrée dans sa musique: son expérience de la vie et la foi en l'être humain. Afrikamérik l'a rejoint à Calgary et lui a tendu le micro...

Afrikamerik (AK): Monsieur Youssou, quelle a été votre trajectoire en Afrique?

Youssou Seck (YS): Ma trajectoire en Afrique a été celui de tout jeune africain: on a la volonté, on a le vouloir de faire quelque chose mais on ne peut pas. C'est que le Canada m'a donné, c'est de voir que les parents peuvent être les amis de leurs enfants, ce que moi je n'ai pas vu dans mon Sénégal natal.

C'est que je n'ai pas vu: un parent qui soutien son enfant qui veut faire quelque chose et le promouvoir dans cela, le supporter dans cette voie à la place de lui dire « ah tu ne peux pas le faire »...Je ne critique jamais mes parents, je les adorent et mon père est même mon idole. Mais mon père ne m'a pas poussé vers ce que je voulais faire: la musique. N'oubliez pas que mon père est un griot. Je suis ce que je suis devenu grâce à lui. On a toujours eu de la musique à la maison, surtout de la musique américaine: James Brown, la salsa etc....

Quand j'étais au Sénégal, ma seule façon d'exprimer ma musique était dans mon habillement. Je me promenais avec des bottes des cowboys, une canne en main, une redingote et une cravate nouée au genou. C'est comme ça que je m'habillais et tout le monde me disait: Youssou est un artiste!

Youssou SeckAK: Du Sénégal, vous arrivez au Canada en 1991: quel était votre espoir?

YS: C'était de faire de la musique. C'est que j'ai toujours voulu faire. Dès mon arrivée, j'ai cherché des musiciens. C'est à partir de ce moment là que j'ai senti que c'était le moment pour moi de tracer ma voie, de décider. Mon père n'était plus là pour me dire ce que je devrais faire.Un jour, mon voisin m'a emprunté une guitare et je suis allé au Balattou (ndlr: un bar club africain populaire à Montréal). J'ai demandé à monsieur Touré de jouer pour le public, ça prenait du courage!! . Quand j'ai commencé à jouer, Monsieur Toure m'a arrêté. Il me demande c'est quoi ca? Alors je lui ai dit que je n'y connaissais pas trop bien! Il me dira « ne te décourage pas je vais t'envoyer chez des amis ». Il m'enverra chez Lilison. Chez lui c'était pareil, il m'a arrêté au premier son de la guitare. Dieu fera qu'à son tour il m'enverra voir Boubacar Diabaté qui était un joueur de Kora à Montréal. Boubacar Diabaté à son tour m'enverra voir Nathalie Dussault.

Je rejoins donc Nathalie en 1992(NDLR:Nathalie Dussault est une Canadienne qui a appris à jouer le Kora auprès de certains maîtres africains). Je la considère comme ma sœur. je lui parle encore jusqu'aujourd'hui. À ce moment-là, elle venait juste de créer son groupe « Corps à corps » et il n'y avait pas de chanteur. Elle a vu mon courage et m'a engagé .Comme j'aimais beaucoup ce que je faisais, je sautais partout tout en chantant et cela a créé mon identité dans ce groupe.

AK: Comment s'est faite votre intégration dans le groupe Takadja avec lequel vous avez gagné le prix Juno en 1996?

YS: Oui effectivement, après Corps à corps, Nathalie a rejoint Takadja. Elle parlera de moià Francis Martel. On m'a essayé et ça a marché. J'ai été engagé pour jouer le Doum doum, ce qui m'a ouvert une oreille musicale et j'ai développé aussi une autre façon d'écouter la musique. Mais je me suis dis que pour m'exprimer, il fallait jouer de la guitare alors j'ai commencé à apprendre tout seul. J'observais comment les gens placaient les doigts sur la guitare et je venais pratiquer à la maison.

Je rencontre plus tard Gaston Bernard avec qui j'ai commencé à répéter. Gaston m'a beaucoup encouragé. Tu sais que j'ai vraiment cru à ma façon de jouer la guitare quand un jour Gaston commence à m'accompagner avec son violon et il me dit Youssou t'es vraiment bon! L'expérience avec Takadja m'a permis de poser les bases de ma musique et en 1996, nous avons remporté le prix Juno. C'était pour moi quelque chose d'exceptionnel...Plus tard en 1998 l'idée m'est venue de m'exprimer autrement. Je voulais faire ressortir tout ce qui était dans mon cœur. Ensemble avec Gaston, nous avons créé le groupe « Baobab ». Je faisais donc de la musique traditionnelle africaine avec Takadja pendant qu'avec Baobab j'avais un style totalement différent. C'est comme ça que ma carrière a commencé.

Youssou SeckAK: D'où proviennent vos inspirations?

YS: Je pense que nous sommes tous des dieux. Dieu nous a dit et je le dis encore: l'être humain a détruit le sens du mot Dieu. Mais on se rend toujours compte qu'on est le miroir de ce qu'on a détruit. Cette image qui est toujours là. Quand je parle de Dieu, je ne le vois pas mais je le vois plutôt dans mon prochain, l'être humain qui est à côté de moi. Toutes mes chansons sont donc le fruit de mes expériences de vie. J'ai en ce moment 139 chansons et je n'en ai enregistrées que 19.

AK: Dans quelle catégorie se retrouve votre musique?

YS: Je suis dans le temps de ma vie. Je chante pour guérir, je chante pour me guérir. Je chante pour que l'être humain se retrouve. C'est ce que j'ai toujours vécu. Chaque fois que je finis un spectacle, il y a quelqu'un qui vient me voir pour me dire: Youssou tu m'as guéri. Dans mes spectacles, je joue de la musique mais en grande partie, je parle beaucoup. Tu es un être humain comme moi. Quand je parle de mon expérience, de mon vécu, l'être humain va le sentir. Je ne sais pas dans quelle catégorie se retrouve ma musique mais les gens me disent c'est une belle musique et que c'est agréable. Le plus important pour moi est cette sensation du bien que je peux faire à quelqu'un.

AK: Vous quittez Montréal en 2003. Pourquoi avoir choisi Calgary?

YS: A un moment donné, j'ai eu la chance d'obtenir une subvention pour réaliser un projet mais malheureusement j'étais vraiment plongé dans la consommation de la drogue.

Après avoir commencé le studio, les musiciens se présentaient toujours frais et prêts à travailler: par contre j'étais moi même dans un état lamentable. J'ai repris donc mes esprits trois jours plus tard et je me suis rendu à une maison de désintoxication. De là j'ai appelé mon groupe pour dire que je n'en pouvais plus. Nous avons arrêté ce projet et 2 semaines plus tard, je ne me sentais plus à l'aise dans cet entourage.

Je me sentais coupable et je n'avais pas le courage de rentrer encore là-bas puis j'ai appelé les amis pour les informer de mon départ. Je sentais comme si j'avais menti ou que je n'ai pas été en mesure de livrer le message à des personnes qui croyaient en moi. Je leur ai expliqué qu'il fallait que je parte. J'ai encore tout à Montréal, tous sont encore mes amis. Je ne savais même pas où aller quand j'ai quitté Montréal, je voulais juste partir. Calgary a été pour moi le moyen de me guérir, cette ville m'a changé et m'a donné le sens des responsabilités. Je me sens bien ici.

AK: Vous avez diffusé un album nommé « ALISA » en 2005; en avez-vous d'autres?

YS: J'ai réalisé 'Alisa' tout seul. Pour l'instant je suis entrain de travailler sur un autre album. Je vais entrer au Studio au mois de janvier et cette fois-ci avec tous mes musiciens. Je suis aussi en train de préparer un long voyage qui m'amènera à Montréal puis au Sénégal. Il faut que je revienne au Sénégal pour leur montrer ce que j'ai appris.

AK: il semble que vous soyez le seul africain dans le groupe. Comment se définit votre identité par rapport à cette musique?

YS: C'est ce que j'ai aimé du Canada (rires). J'aime cette subtilité d'avoir ces différentes personnes à côté de moi. Quand nous jouons, j'entends tous les sons ... c'est difficile à expliquer. Prenez l'exemple d'un gars qui joue la guitare à côté de moi et je joue ma musique au même moment, sachez que ce gars m'apporte quelque chose. Je crois à la différence, c'est incroyable, je ne peux pas l'expliquer avec les mots. Ce sont des choses qu'on ressent. La différence fait l'ensemble. Parlons et communiquons ensemble, voilà mon identité.

AK: Êtes-vous en contact avec d'autres musiciens africains au canada?

YS: A Montréal, ma bande est toujours là-bas. J'ai aussi d'autres amis à Vancouver comme Ibrahima Diallo et Alfa Yaya Diallo. Oui je suis en contact avec eux...

AK: Quel est le sens de la vie pour vous?

YS: On peut parler de ce sujet pendant toute la journée sans pouvoir le terminer. Je crois beaucoup en l'être humain. Pour moi, le sens de la vie n'est qu'une chose: rien n'est dans l'extérieur. Je te donne mon exemple. Je suis Youssou et si je meurs aujourd'hui, il n'y a plus de monde. Tu es le monde. C'est toi qui vois le monde, c'est toi qui le détermine. Et mon idée revient encore: Dieu qui me dit ; je t'ai créé à mon image, donc c'est clair... Je me donne cette force de Dieu, je me donne cette possibilité de sourire à quelqu'un, de saluer quelqu'un, de faire que ce monde soit meilleur pour tout le monde. Ce qui est bizarre c'est qu'on va y arriver. Le monde est fait pour ça. Partout où tu vas maintenant, tout le monde te parle d'amour, d'association. Les gens sont en train de mettre leurs barrières de côté, ils veulent être ensemble, que tu sois noir, blanc, etc... J'aime bien voir l'être humain prendre soin de soi-même. C'est le sens que je donne à la vie.

Youssou Seck et sa guitare.

AK: Mais si je vous disais que vous êtes fou, que tout cela n'est pas réalisable?

YS: (NDLR: Rires aux éclats) Mais oui, beaucoup de gens me l'ont dit mais je n'y crois pas! Tu sais quoi, on est tous fou quelque part. On est tous cette merveilleuse lumière qui est Dieu. Une fois que l'on a compris tout ca, on n'a plus rien à se dire, c'est ce qui fait la beauté de Dieu. Quand on atteint ce niveau alors on comprend tout ...

AK: Qui sont les artistes qui vous accompagnent?

YS: Je me produis en 3 versions: Youssou Seck en carrière solo avec un partenaire qui s'appelle Brent et j'engage en ce moment là d'autres artistes pour m'accompagner. Je fais parti du groupe 'Dr Zoo' où je joue ensemble avec Randal Arsenault, Nikki Hylton, Roxanne Young, David Kabbashi et Jim Johnston. Je pratique finalement un autre concept appelé 'Dream café' qui est comme un 'team building'. Ce groupe possède près de six mille djembé. Les sociétés de la place nous invitent souvent et on arrive avec le nombre de djembé exigé. Nous jouons ensemble avec le public. C'est intéressant, il faudra voir ca!!!

AF: Avez-vous des conseils pour les jeunes qui veulent s'engager dans la même voie que vous?

YS: J'ai une chanson qui parle des jeunes, une chanson avec beaucoup des conseils. C'est ce que je dis aux jeunes: que personne ne se sente jugé. J'encourage les jeunes à continuer car chacun va faire son chemin. Que personne ne se sente abandonné...

AF: Un mot de la fin pour clôturer cette entrevue?

YS: J'ai un mot de remerciement pour le site Afrikamerik. J'ai toujours adoré quand quelqu'un fait quelque chose par amour, par passion. C'est merveilleux et ça touche beaucoup. Il n'y a pas de tricherie dans ce que vous faites. Il n'y a pas de mensonge. C'est un message que je lance aussi à tout être humain: tout ce que vous faites, faites-le par amour. L'amour c'est l'argent, l'amour c'est toute une richesse et c'est ce qu'Afrikamerik est en train de faire.Il est temps d'aller manger...!

NDRL: Rappelons que l'entrevue s'est faite pendant que Youssou préparait le repas ....

Pour rejoindre l'artiste: www.youssouseck.ca | www.drzoomusic.com

Une entrevue réalisée par Didier Gangoma,
© Tous droits réservés, 2009

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