Nathalie Cora : La kora est venue vers moi (suite et fin)

Nathalie Cora - Afrikamérik 2010Nathalie Cora pensait diriger sa vie vers les arts plastiques mais depuis qu'elle a fait la rencontre avec une Kora à Montréal il y a plus d'une dizaine d'années, sa vie d'artiste a complètement changée. Entre Nathalie et la kora, c'est toute une histoire qui fera encore couler beaucoup d'encre pendans plusieurs années. Nathalie Cora, est une artiste canadienne qui est née et a grandit au Québec. Elle est partie en Afrique non seulement pour approfondir l'apprentissage de la Kora mais aussi pour comprendre et appréhender la source de cet instrument de musique.

Dans cette entrevue exclusive, l'artiste nous parle de ses voyages en Afrique, de ses contacts avec les griots africains, de sa lecture de la tradition africaine en tant que femme occidentale, de son prix Juno en 1996 et surtout de tout ce qu'elle a appris depuis lors. Dans les lignes qui suivent, nous publions la deuxième partie de cette entrevue qui constitue aussi sa fin.

AK (Afrikamérik): Voulez vous nous dire exactement ce que vous aimez dans la kora?

NC (Nathalie Cora): Quand j'ai vu la kora pour la première fois dans ce bar qui s'appelait "L'Opale", je me suis donc demandé comment un instrument avec un dos bizarre, qui n'a pas de clé, qui est simple et très artisanal, peut –il avoir un son pareil? Quand j'ai entendu ce gars jouer pour une première fois, le son qui en est sorti m'a traversé le cœur. Ce son m'a fait mal des orteils jusqu'aux bout des cheveux. J'étais fasciné par cet instrument de musique qui avait l'air si simple et qui créait une bonne musique. Cet instrument m'a donc marqué et je l'ai aimé.

AK: La kora est entourée d'un certain mythe par les griots. Vous le savez aussi bien que nous, les femmes africaines par tradition ne touchent à pas cet instrument. Le fait que vous soyez une femme occidentale, blanche de surcroit, cela a t-il facilité votre apprentissage?

NC: Je crois que c'est un rapport différent avec une femme occidentale. Je me présente d'abord avec une autre mentalité et, il faut se le dire, avec des ressources financières. Je paye mes cours et cela est donc considéré comme du travail. Mon implication dans la culture africaine se limite au fait que je suis une artiste et non une griotte. Je ne suis pas née dans la culture africaine, je ne représente donc pas une menace à la tradition. Je profite d'ailleurs de cette occasion pour remercier toutes ces personnes qui m'ont permis d'apprendre cet instrument malgré que je sois une femme. Il faut dire aussi que je joue de la kora seulement pour le plaisir de la musique et non parce que je veux spécifiquement transmettre l'héritage des traditions mandingues. Durant mes séjours d'apprentissage, j'ai noté un grand respect entre nous et même beaucoup d'encouragement de tous ceux qui m'apprenaient à jouer. En plus, les gens sont généralement contents de voir d'autres personnes s'intéresser à leurs cultures.

J'ajouterais encore ceci: je me rends régulièrement en Afrique depuis 15 ans. Je sens qu'il y a une évolution et surtout une très grande ouverture par rapport aux métiers traditionnellement réservés aux seuls membres d'une même famille (par exemple, le travail du fer aux forgerons, le patrimoine historique aux griots, etc.). Il y a aujourd'hui quelques femmes africaines qui jouent la kora. Je citerai par exemple Mama Diabaté en Guinée et Madina N'Diaye au Mali.

AK: En jouant de la kora, vous avez remporté le prix Juno 1996 avec le groupe Takadja. Parlez nous un peu de cette expérience?

NC: Je suis arrivée dans le groupe à ses débuts, disons quelques mois seulement après sa création. Takadja à été pour moi comme un banc de l'école. C'est à travers ce groupe que j'ai commencé l'apprentissage de la musique ouest africaine. C'était un des premiers groupes de musique du monde à prendre naissance à Montréal.

AK: A part la musique traditionnelle africaine, est ce que vous jouez d'autres style de musique?

NC: Le groupe Takadja s'est dissout vers 2001 car chacun d'entre nous avait des projets individuels. Il y avait en nous ce désir profond de vivre d'autres expériences après avoir travailler ensemble pendant 7 à 8 ans. J'ai donc fait la rencontre d'autres musiciens qui jouaient une autre forme de musique; une musique plus occidentale. Cela m'a permis de prendre une pause avec la musique africaine. J'ai donc réalisée en 2004 un cd au nom de Nathalie Cora. Ce cd n'avait rien à voir avec la musique traditionnelle africaine. J'ai joué de la kora avec le violon, de l'accordéon et dans un style qui était le mien. C'était pour moi une nouvelle façon de travailler avec la kora.

AK: Est ce que vous jouez à d'autres instruments de musique?

NC: Non, la kora est le seul instrument de musique que je joue. Il y a plusieurs raisons à cela: pour jouer de la Kora, il faut savoir d'abord la fabriquer et l'entretenir sinon on ne peut même pas l'accorder. J'ai appris très tôt à fabriquer cet instrument moi-même et aujourd'hui j'en fabrique régulièrement. Comme l'apprentissage est long, je n'ai pas encore eu le temps d'apprendre d'autres instruments de musique. Au delà de l'apprentissage de la Kora, je dois apprendre aussi le répertoire, c'est un processus laborieux pour moi qui n'est pas née dans cette tradition.

De gauche à droite: Aboulaye Koné, Widemir Normil, Nathalie Cora et Sharon James après la pièce 'Baobab' à Calgary.AK: Je sais qu'en Afrique, l'écriture de la musique traditionnelle n'existe pas. Comment avez-vous fait pour apprivoiser cet instrument?

NC: C'est le temps! Le temps et la patience sont très importants pour apprendre cette musique. C'est la raison pour laquelle personne ne peut voler cette culture. Pour moi qui est née en dehors de cette tradition, je me rends compte aujourd'hui après toutes ces années d'apprentissage du temps qui a été mis depuis des millénaires pour préserver cette musique et qui est ensuite passée de générations en générations à travers toutes ces familles des griots. Il faut naître dans cette tradition pour espérer apprendre facilement cette musique. Il faut grandir avec elle pour mieux l'appréhender parce qu'elle n'est pas si simple que vous pouvez le croire. À l'écoute, cela peut vous semblez simple parce que c'est modale, mais quand vous en commencez l'apprentissage, c'est là que vous découvrez qu'il y a des centaines et des centaines de morceaux très élaborés. Il y a la mélodie, les jeux de polyrythmie et de rythmes imbriqués, les gammes heptatoniques, les pentatoniques et les différents modes comme les lydiens, les doriens, les myxolydiens, etc... Tout cela s'apprend oralement. C'est donc un apprentissage long et qui demande la maîtrise de beaucoup de connaissance. C'est, à mon avis, ce qui fait la puissance et la beauté de cette culture africaine.

AK: Avez-vous déjà pensez à partager cette connaissance avec d'autres artistes canadiens ou américains?

Nathalie Cora - Afrikamérik 2010NC: C'est très difficile d'apprendre cet instrument aux occidentaux. L'apprentissage de la musique ici en Amérique du nord est totalement différent de la manière africaine. La musique d'ici est écrite, les cours sont enregistrés et c'est sur cette base que vous travaillez mais la musique africaine traditionnelle n'est enseignée que sous la forme d'une tradition orale. C'est d'abord un rapport humain de maître à élève: un rapport qui doit être sincère, sérieux, constant et respectueux pour que l'apprentissage se fasse sans oublier le temps qui est une condition nécessaire. Ces conditions sont difficiles à trouver à Montréal. Ici en occident, quelqu'un qui apprend la musique pense déjà à faire autre chose dans les deux heures qui suivent. Mais pour apprendre la Kora, Il faut presque vivre avec son maître pour apprendre cette musique. J'ai déjà essayé d'apprendre à plusieurs personnes mais pour des raisons que je viens d'évoquer, cela n'a jamais réellement marché. A ce jour, il n'y a qu'une seule personne à qui j'ai enseigné la kora et qui continue à jouer: elle s'appelle Estelle Lavoie et elle joue bien.

AK: Passons à autre chose. Avez-vous actuellement un disque sur le marché?

NC: J'en ai actuellement un en mon nom. Mon CD "Nathalie Cora" est sorti en 2004 (voir: www.cdbaby.com). Depuis lors, je travaille avec la troupe de théâtre Motus avec la pièce "Baobab" (ndlr: www.theatremotus.com) ainsi qu'avec un guinéen récemment arrivé à Montréal qui s'appelle Alpha Thiam (www.alphathiam.com). Avec lui, nous avons fait plus d'une trentaine de concerts à Montréal. Nous avons gagné une bourse du conseil des arts de la ville de Montréal, nous avons aussi gagné le « Sylli de bronze » du Festival International Nuits d'Afrique 2008 et le prix « Découverte MMM 2008 ».

AK: Quelle est la réaction du public en Amérique du nord quand il vous regarde jouer la kora?

NC: D'abord tout le monde aime la kora. Je n'ai jamais vu quelqu'un venir me dire d'arrêter de jouer cet instrument de musique (rires). Pour revenir à votre question, je dirais que c'est vraiment ambigu et que cela dépend du contexte. Par exemple dans cette pièce de théâtre "Baobab", un public africain s'attend à voir un africain jouer cet instrument: Je n'ai donc pas la couleur de l'emploi.

L'autre coté qui est étonnant, c'est quand je travaille avec un public qui n'est pas africain. Les gens viennent me voir après une courte représentation où je n'ai pas pu parler de l'instrument pour demander si ça vient de l'Europe de l'Est par exemple ou de l'Amérique du sud. C'est incroyable de voir comment le public surtout ici en Amérique du nord a une méconnaissance totale de la culture africaine!

AK: Nathalie, je sens que nous avons beaucoup à dire sur vous et votre carrière. Loin de nous la prétention d'avoir vidé cette histoire mais nous en resterons là pour aujourd'hui. C'est avec plaisir que nous vous retrouverons peut être un autre jour. Nous profitons de cette occasion pour vous souhaiter une bonne tournée. Avez-vous un mot de la fin pour clôturer cette entrevue?

NC: J'invite le grand public de me suivre à travers les sites web du Théâtre Motus ou d'Alpha Thiam. Je suis en tournée avec la pièce "Baobab" qui va nous conduire un peu partout au Canada, aux États unis, en Europe et en Afrique de l'Ouest, plus spécialement au "festival du théâtre des réalités" qui se tiendra dans plusieurs villes du Mali durant le mois de Décembre 2010.

L'Afrique est grande et est pleine de richesse. En tout cas, il faut travailler fort pour faire connaître cette culture africaine au monde entier. Je comprends parfaitement votre mission: elle est noble et pleine de sens. Je remercie Afrikamérik pour tout le travail que vous faites. Pour vos lecteurs, je les invite à lire régulièrement ce site et la littérature africaine en général; c'est vraiment un voyage assuré. J'aime beaucoup l'Afrique, I love Africa!

Pour plus de détails sur Nathalie Cora:

http://www.nathaliecora.com/

Article réalisé par Didier Gangoma

© Tous droits réservés, 2010

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