Entrevue exclusive avec Madame Louise Girardin

Afrikamerik a le plaisir de vous présenter cette entrevue exclusive avec Madame Louise Girardin, une québécoise qui a vécu en Gambie et qui est également l'auteure d'un livre intitulé "Mon mari, ses femmes, leurs enfants et moi" paru en 2005 aux éditions  Lanctôt Editeur. C'est une rencontre unique où Madame Girardin nous livre ici une tranche de vie riche et dense en émotions.

"C'est de cet homme dont je suis tombée amoureuse et c'est celui que j'ai épousé. Je suis devenue la "magno" c'est à dire la dernière épouse, la préférée, parce que choisie par l'homme et non par ses parents" .

Afrikamerik (AK): À l'âge de 50 ans, vous avez choisi d'épouser un Africain, musulman, polygame et de vous installer avec lui et sa famille dans son pays, la Gambie. Comment en êtes-vous arrivée là ?

Louise Girardin (LG): L'Afrique m'avait toujours attirée et en 1991, j'ai planifié un voyage au Sénégal, au Mali et en Gambie. La Gambie est  petit pays, une ancienne colonie britannique, enclavée par le Sénégal et le divise en deux. Un ami Gambien, qui a appris que j'allais traverser son pays pour me rendre du nord au sud du Sénégal, m'a demandé d'apporter de l'argent et des cadeaux pour ses parents. En arrivant en Gambie, les premières personnes de sa famille que j'ai connues ont été son frère, ses deux femmes et leurs trois enfants . C'est de cet homme que je suis tombée amoureuse et c'est celui que j'ai épousé. Je suis devenue la "magno" c'est à dire la dernière épouse, la préférée, parce que choisie par l'homme et non par ses parents. Mon mari avait des difficultés à prononcer mon prénom Louise, alors il m'a baptisé du nom de  Fatoumata, du nom de la mère de son père, le nom de sa fille aînée. Son père m'appelait d'ailleurs "n'na", qui veut dire maman, en témoignage d'affection. On donne souvent, en Afrique de l'Ouest du moins, le prénom d'un ancêtre au nouveau-né et on l'appelle alors "maman ou papa".

AK: Qu'est-ce qui a été le plus merveilleux à vivre pour vous en Afrique et pourquoi?

LG: C'est difficile à expliquer parce que, au dire de plusieurs, l'Afrique a quelque chose de magique, d'envoûtant, c'est aussi mon avis. C'est un autre monde, c'est la simplicité des gens, leur générosité, leur façon de vivre, le moment présent, leur fatalisme, leur incroyable instinct de survie. Bien sûr il y a aussi le climat puis la beauté du pays, la mer...

AK: Qu'est-ce qui a été le plus difficile à vivre pour vous et pourquoi?

LG: La désorganisation, le laisser-aller à plusieurs niveaux. La plupart des gens et même des commerces n'ont pas le téléphone. Il devient très compliqué de prendre rendez-vous par exemple, on doit se rendre sur place et la personne est souvent absente. C'est la même chose pour les petits commerces. On se casse le nez sur la porte, le propriétaire et les employés sont partis... à des funérailles,etc... Durant les trois années que j'y ai passées, j'ai dû renouveler mon visa tous les ans et chaque fois que je me présentais au bureau d'immigration, pour un simple tampon, c'était des heures et des heures d'attente, passer d'un employé à un autre, les bakchichs, la cohue etc.

AK: Quel est le souvenir le plus marquant qui vous reste en mémoire encore aujourd'hui?

LG: Quand je suis arrivée dans la concession de mon mari, il n'y avait pas d'eau courante, pas d'électricité, pas de téléphone non plus. C'était assez difficile pour moi de vivre dans ces conditions. Je me suis vite rendue compte que certains voisins avaient accès à l'eau par des tuyaux venant de la rue. Mes co-épouses devaient marcher un kilomètre pour chercher l'eau à une pompe. La deuxième épouse a d'ailleurs fait une fausse-couche provoquée par le poids des seaux d'eau qu'elle devait aller remplir et transporter deux fois par jour. Pendant son séjour à l'hôpital, j'ai fait installer un robinet sur le terrain de la concession. Quelle bonne décision, quelle belle surprise elle a eue en rentrant à la maison. J'en ai d'ailleurs bénéficié aussi.

AK: Vous êtes revenue au Québec il y a une quinzaine d'années: quelles sont les raisons qui vous ont ramenées ici?

LG: Je regardais justement sur internet hier pour savoir ce qu'était exactement le plasmodium falciparum, maladie dont j'ai souffert. C'est une forme de malaria, la plus grave, la plus mortelle. J'ai dû passer trois semaines à l'hôpital et comme cette maladie atteint le cerveau, je suis devenue aphasique. C'est presqu'un miracle que je sois encore vivante. J'étais très très mal en point. J'ai frôlé la mort et ma famille a fait des démarches pour me rapatrier ici pour être mieux soignée.

Mon mari, ses femmes, leurs enfants et moi AK: Vous avez fait le récit de cette expérience de vie en Gambie. Comment s'est déroulé cet exercice d'écriture et que vous a-t-il rapporté sur le plan personnel?

LG: J'ai écrit mon livre en trois mois, tous mes souvenirs étaient encore très frais à ma mémoire. Ca m'a permis enfin de pouvoir répondre aux gens qui me posaient des questions, "lisez mon livre comme ça vous aurez des réponses"...Il y a eu dix ans d'intervalle entre mon retour d'Afrique et l'écriture de mon livre alors j'ai souvent raconté mon histoire. L'écriture m'a aussi permis de faire le point et de rencontrer des lecteurs(trices) de tous les âges, de toutes les conditions sociales, de toutes les origines et couleurs, des gens extraordinaires et après plus de quatre ans depuis la parution de mon livre, ça continue.

AK: Etes-vous restée nostalgique par rapport à votre expérience africaine? Quels sentiments vous habitent aujourd'hui?

LG: C'est encore très difficile parce que ça ne s'est pas passé comme je l'avais souhaité. J'aurais préféré prendre la décision moi-même de revenir et non que le destin puisse décider pour moi. C'est un peu comme si l'Afrique m'avait rejetée , avait voulu se débarrasser de moi. A cause de cette malaria, tout s'est précipité et je n'ai pas pu faire mes adieux. Je suis restée frustrée, avec une impression d'inachevé.

AK: Y a-t-il un proverbe ou une expression qui décrit bien qui est Louise Girardin?

LG: Ce serait peut être..."les gens, les choses ou les situations ont l'importance qu'on veut bien leur donner"...J'aime beaucoup cela, ça relativise.

AK: Si vous aviez des conseils à offrir à une femme amoureuse d'un Africain , qui veut le suivre dans son pays, que lui diriez-vous?

LG: Avant de partir, d'être bien sûre de la sincérité des sentiments et des intentions du futur conjoint, de bien se renseigner sur le pays, sur la mentalité , sur les moeurs, sur les coutumes. Faire preuve d'une très grande ouverture d'esprit et d'une grande facilité d'adaptation. Ou alors comme moi, avoir 50 ans et une certaine expérience de la vie, connaitre ses priorités. Il est préférable d'être indépendante financièrement ou d'avoir un conjoint qui a un bon travail mais qui est disposé à vous laisser travailler, si vous le souhaitez. Ne pas rester oisive et penser que là-bas tu  fera partie d'une famille, au contraire il sera en quelque sorte marié à toute cette famille, ce qui veut souvent dire 25 ou 30 personnes qui gravitent autour du couple. Cela peut parfois devenir difficile.

AK: Si vous aviez la possibilité de retourner en Afrique, le feriez-vous ?

LG: Non. Si je retournais ce serait seulement en Gambie et pour revoir mon mari. J'ai vu des photos de lui récemment et depuis 15 ans, comme moi, il a beaucoup changé et vieilli. Ses enfants, qui étaient si attachés à moi et que j'aimais aussi beaucoup, sont devenus des adultes. C'est sur et certain que je ne retrouverais pas le même charme, la même magie, ni le même amour. Comme je ne voudrais pas y retourner pour rester, alors ce serait essayer de ranimer des sentiments qui ne sont plus là, ce serait très décevant. Je préfère ne pas y retourner et garder mes souvenirs intacts.

AK: Un dernier mot de la fin...?

LG: Ça été une aventure extraordinaire et si elle s'est mal terminée, ça n'a rien à voir avec la polygamie, la famille, les conditions de vie ou le pays. Notre amour a été réciproque et absolument extraordinaire du début à la fin et je n'ai rien à reprocher à mon mari.

AK: Merci Madame Girardin pour cette entrevue

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Lina Racine
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