Entrevue avec Gabriel Sylla, le «dragon Noir ».

Gabriel SyllaAfrikamerik vous présente cette entrevue exclusive avec Gabriel Sylla, surnommé le «Dragon Noir », un sportif hors pair d'origine sénégalaise. Il a été consacré cinq fois champion national du Karaté au Canada et treize fois champion provincial au Québec.

« A priori, les jeunes veulent être comme Jacky Chan ou Jet Lee. La violence est une notion à bannir dans la vie. Elle n'a pas sa place dans le karaté. J'explique tout le temps aux jeunes que le karaté n'est pas fait pour régler les différents. C'est l'art de la maîtrise du soi et cela vous permet aussi d'avoir une bonne attitude dans la société et de vous garder en bonne santé… ».

Afrikamerik (AK) : M. Sylla, vous êtes né au Maroc de parents sénégalais. Aujourd'hui on vous retrouve au Canada, où vous êtes reconnu comme un champion national de karaté. Parlez-nous un peu de votre parcours?

Gabriel Sylla (GS): Mon père était un diplomate de carrière. Il était ambassadeur du Sénégal au Maroc quand je suis né. Nous avons ensuite vécu pendant 3 ans en Éthiopie où mon père travaillait pour le compte de l'Organisation de l'Unité Africaine, avant de rentrer au Sénégal. Tout est donc parti au Sénégal : j'étais très frêle physiquement et je me faisais tout le temps intimider à l'école. Un jour ma mère m'a pris par la main et m'a amené dans un centre de Karaté proche de chez nous et c'est là que tout a commencé. Je pratique donc le karaté depuis l'âge de 9 ans, mais il faut dire qu'au delà de tout cela, c'est aussi le fruit de toute une passion. J'avais aussi un grand frère qui pratiquait le judo en ce moment là et pour qui j'avais beaucoup d'admiration. Voila à peu près les raisons qui ont fait que je me suis retrouvé dans le Karaté depuis mon enfance et j'y suis resté jusqu'aujourd'hui.

AK : Pendant combien d'années avez-vous pratiqué le karaté au Sénégal et combien des titres avez-vous remporté?

GS: Malheureusement, j'ai quitté le Sénégal à l'âge de 13 ans pendant que j'étais encore très jeune. J'ai fais quelques compétitions au Sénégal en tant qu'enfant mais ce n'étaient pas des compétitions de haut niveau. J'aurais voulu combattre avec des athlètes sénégalais pendant ma carrière mais malheureusement je n'ai pas eu cette opportunité parce que le niveau de karaté sénégalais est très bon. Ce pays a déjà produit beaucoup de champions d'Afrique et un champion du monde.

AK: Vous avez été couronné plusieurs fois champion national du karaté du Québec et du Canada : quel est votre secret?

GS: Mon secret c'est l'entraînement et l'entraînement dur. Je suis toujours le premier à arriver au lieu d'entraînement et le dernier à partir parce que j'aime beaucoup le karaté. J'ai travaillé fort toute ma vie. C'est ce qui m'a aidé à me démarquer, à m'améliorer au jour le jour et être à l'aise pendant les compétitions.

AK: Quels sont les titres importants que vous avez remportés durant votre carrière ?

GS: En 1983, je suis allé au championnat panaméricain où j'ai eu une deuxième place. J'ai une fois participé au championnat du monde de karaté traditionnel au Japon où j'étais parmi les seize premiers. Je n'ai pas pu aller à d'autres championnats internationaux parce que j'avais un problème de statut ici au Canada.Cela ne m'a pas permis de sortir du pays et de participer à plusieurs championnats internationaux comme j'aurai pu le faire. Je suis allé le plus loin que je pouvais sur le plan provincial et national. J'ai pu gagner cinq titres au niveau national au Canada et treize titres provinciaux c.à.d. au niveau du Québec.

AK: Vous avez été surnommé « le dragon Noir », d'où provient ce surnom?

GS: (Rires). J'ai beaucoup enseigné le karaté dans les écoles. J'adore beaucoup les enfants. Il y a dix ans, je me suis retrouvé dans une école primaire pour donner des cours de karaté. J'ai demandé aux enfants de se trouver des surnoms et un jeune m'a appelé « dragon noir » puis tous les amis ont suivis. Ce surnom est donc resté jusqu'aujourd'hui.

Gabriel Sylla, le dragon noir

AK : Selon votre expérience, comment les sportifs peuvent-ils faire pour améliorer leurs scores et devenir plus tard des champions?

GS: Techniquement et physiquement, on est souvent capable de faire tout ce que les autres font. Pour améliorer les scores, les athlètes en général ont d'abord besoin d'une bonne préparation mentale. A mon avis, la préparation mentale et la confiance en soi dans un sport de combat représentent quasiment 75 % du résultat final. C'est ainsi que les athlètes canadiens vont dans les compétitions maintenant sans complexes car ils ont une préparation bien adaptée.

AK: le Canada est–il en bonne position sur le plan du Karaté mondial?

GS: Le niveau de karaté du Canada est en train de monter chaque année. Nous avons eu de bons résultats au dernier championnat du monde ; une deuxième place et quelques troisièmes places. Auparavant, l'attitude des combattants québécois et canadiens en général vis-à-vis des bons compétiteurs internationaux était relativement timide mais depuis quelques années, plusieurs changements ont fait que le Canada a son mot à dire sur le plan international. Nous avons des athlètes de bon niveau maintenant et cela influence des jeunes qui vont prendre la relève car ils ont maintenant des champions auxquels ils veulent s'identifier. Cela a pris du temps mais le karaté canadien n'a plus de complexe aujourd'hui.

AK : Vous êtes actuellement membre du regroupement des entraîneurs de l'équipe du Québec du Karaté, avez-vous un rôle spécifique dans cette équipe?

GS: Jusqu'à présent, j'ai été en charge de la relève c.à.d. des jeunes de 14 à 15 ans et certains de 16 à 17 ans. J'ai récemment amené une équipe des jeunes de 16 à 17 ans à un championnat international en France. Les jeunes ont récoltés des bons résultats. Ils ont battu des champions de France et d'Europe. Il y a même un qui a battu le champion du monde en finale. C'était une première expérience internationale pour eux et cela leur a permis de se mettre en confiance. Je travaille donc avec les jeunes. Je les comprends bien, je les motive et les amène à croire à leurs possibilités.

AK: Il semble que le karaté n'est pas accepté comme un sport olympique, c'est ainsi que vous avez commencé à faire circuler une pétition pour conscientiser les dirigeants de la CIO ainsi que tous les sympathisants dans le monde en lien avec cette idée. Où en êtes-vous avec cette pétition?

GS: Je viens d'apprendre que le dossier du karaté a peu de chance de passer au prochain vote. Ce dossier est en bonne position mais si je ne me trompe pas, ce sont les dossiers du golf et du rugby qui vont passer. Les membres de la Fédération mondiale du Karaté ont pourtant présenté un dossier assez solide mais au dernier vote, la décision s'est jouée seulement sur quelques voix. Je comprends qu'avec la popularité des gens comme Tiger Woods, les membres de la CIO ont peut être donné priorité au golf (c'est une affaire de gros sous)mais cela ne nous décourage pas. Ce sera trop tard pour les karatekas de ma génération de participer aux olympiques. J'aurai peut-être la chance d'y aller en tant qu'entraîneur mais je crois fermement que nous ne devons pas baisser les bras. Nous devons aider les jeunes pour qu'ils y arrivent.

AK: Vous avez participé à un défilé de mode de Oumou Sy puis à celui de Pathé ‘O', celui-là même qui fait des chemises pour Nelson Mandela et qui a habillé Koffi Annan. Ces deux stylistes sont des grands noms de la mode africaine. Qu'est-ce qui vous attire vers la mode?

GS: Comme tout africain, j'aime bien paraître. J'ai toujours aimé les habits que les stylistes africains produisent. J'ai eu l'honneur et la chance de participer à un défilé de mode entre 2004 et 2005 pour le compte de Pathé ‘O' ici même à Montréal. J'ai participé aussi au défilé de mode d'Oumou Sy qui est aussi un autre styliste africain reconnu sur le plan international. Cela m'a fait plaisir de représenter la communauté africaine à ces défilés. Il n'y a pas de lien direct entre la mode et le karaté mais au niveau des performances et de la maîtrise de soi, je dirais que c'est aussi intimidant de défiler en public que de faire une exhibition de karaté devant les gens (rires). Cela demande une certaine concentration.

AK: Vous avez participé à un film, « Love Song » aux côtés de Monica Arnold. Quel a été votre rôle?

GS: Je n'ai pas joué un rôle spécifique dans ce film. J'ai participé à une scène où j'étais à ses côtés mais juste comme un figurant. Si l'occasion se présente un jour, j'aimerais participer activement à un film.

AK: Gabriel Sylla, vous êtes bassiste dans un groupe de musique basé à Montréal. Quel genre de musique faites-vous? Et à quand un premier CD sur le marché?

GS: Oui c'est vrai que je joue de la guitare basse. Je travaille avec une chanteuse nommée Sonia Soul et je me produis de temps en temps avec elle ici à Montréal. D'ici la fin de l'année 2010, on devrait produire un CD sur le marché mais tout dépends de Sonia Soul elle même. On joue le reggae, de la musique acoustique, le soul, le R & B avec un clin d'œil pour le jazz.

AK: Ensemble avec vos parents, vous avez rencontré Mohammed Ali il y a quelques années. Que représente cet homme pour vous?

GS: J'ai eu la chance de rencontrer Mohammed Ali en 1980 à New York, lors d'une soirée quand mon père était diplomate aux Nations unis. Je n'oublierai jamais ce jour là. Cet homme représente beaucoup pour moi. Il est mon héros. C'est un homme très généreux. Il a beaucoup fait pour la cause du peuple noir dans son pays. Personne n'ignore qu'il a accepté de faire la prison au lieu de participer à la guerre du Vietnam. Il a participé à beaucoup d'œuvres de charités. Cet homme a un grand cœur et il est pour moi un modèle.

AK: Que feriez-vous différemment si on vous demandait de refaire votre carrière?

GS: Je n'ai aucun regret à part que je n'ai pas eu l'occasion de prester sur la scène internationale. Si j'avais pu avoir ma citoyenneté canadienne plus tôt, peut être que les choses se seraient passées différemment mais je suis fier de ce que j'ai accompli durant ma carrière. J'ai pu aller le plus loin que j'ai pu sur le plan national.

AK: Quels sont les meilleurs souvenirs que vous gardez de votre carrière?

Gabriel Sylla, le championGS: Les combats par équipe aux championnats canadiens se déroulent tel qu'on est comme cinq combattants contre une autre équipe de cinq. Il faut donc marquer des points. On s'est souvent retrouvé en finale contre la province de l'Ontario et c'est à ce moment que tout le monde s'encourage et se soutient. Je retiens toujours ces moments là comme étant les meilleurs souvenirs de ma carrière. J'ai reçu  le trophée du Fair-play, de la meilleure attitude sportive en 2006 au banquet annuel du championnat National . Sinon, j'ai aussi été invité à l'assemblée nationale du Québec en tant que champion du Canada, représentant du Québec et de la communauté sénégalaise au Québec. C'était vraiment un honneur pour moi de visiter pour la première fois l'Assemblée nationale du Québec. C'était aussi une joie de partager la table d'honneur avec le président de l'assemblée nationale de l'époque, M. Bissonnet sans oublier le leader de l'opposition, Madame Louise Harel et la députée de Lapinière Madame Fatima Houda-Pepin. J'ai beaucoup de souvenirs mais ces quelques exemples sont encore vivants dans ma mémoire.

AK: Selon vous, quelle est la recette miracle pour promouvoir la non violence entre les hommes?

GS: C'est vraiment une bonne question que vous me posez. J'enseigne cette matière de temps en temps dans les écoles. La première chose qu'on nous apprend en karaté, c'est la maîtrise de soi. Nous ne pouvons utiliser nos techniques de combat et notre force qu'en dernier recours. Si je dois les utiliser dans la vie c'est pour me défendre ou défendre une personne faible qui se fait attaquer quelque part. Il est totalement interdit d'utiliser les arts martiaux pour pratiquer la violence sur quelqu'un. A priori, les jeunes veulent être comme Jacky Chan ou Jet Lee. La violence est une notion à bannir dans la vie. La violence n'a pas sa place dans le karaté. J'explique tout le temps aux jeunes que le karaté n'est pas fait pour régler les différents. C'est l'art de la maîtrise du soi et cela vous permet aussi de vous garder en bonne santé. J'ai actuellement quarante quatre ans mais je me sens comme si j'en ai vingt cinq grâce a une bonne hygiène de vie que m'a apporté la pratique des arts martiaux.

AK: Vous travaillez beaucoup avec les jeunes : avez-vous un conseil pour ceux qui souhaitent suivre le chemin de Gabriel Sylla?

GS: (rires). Je dirais aux jeunes de considérer le karaté d'abord comme une passion, d'osez rêver et de ne jamais se décourager. C'est sûr qu'ils vont rencontrer des difficultés mais il faut garder le focus sur son rêve; rien n'est impossible quand on veut. J'ai eu la chance d'accomplir certaines choses dont j'avais rêvé et j'ai même dépassé certaines aspirations. Tout commence par la passion et le rêve. J'ajouterais aussi qu'il faut vivre sainement et bien s'alimenter. Rester loin de l'alcool, de la cigarette et des drogues. J'insiste beaucoup là-dessus quand je m'adresse aux jeunes.

AK: Vous avez d'autres activités privées que vous faites et que nous pourrions aborder comme mot de la fin?

GS: Oui, en effet je suis un entraîneur privé. J'ai démarré ma société il y a à peu près une année et demie. J'entraîne des hommes et des femmes qui veulent perdre du poids. J'entraîne aussi des athlètes de haut niveau qui viennent me voir hors saison pour préparer certaines compétitions. Je reçois des gens qui préparent des concours pour devenir pompiers ou ambulanciers, des personnes qui veulent passer des tests physiques : ce sont des entraînements privés et ciblés. Je donne aussi des conseils sur la nutrition à toutes ces personnes. Je leur fais un suivi précis et adapté aux résultats à atteindre. Je trouve cela très fascinant car j'ai une clientèle pas mal diversifiée et la vie de mes clients changent grâce aux résultats obtenus. Je vous remercie vivement pour cette entrevue. Si elle peut servir à d'autres athlètes et surtout aux jeunes, cela fera mon bonheur. Je vous félicite pour la qualité des questions que vous avez posées.

Article réalisé par Didier Gangoma
© Tous droits réservés,2010

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