Réjouissance pour l’usage de la langue maternelle

Chantal Londji DangLors des funérailles de ma mère, j'ai acquis énormément de respect de la part des aînées parce-que le témoignage a été lu dans ma langue maternelle me donnant ainsi le privilège d'entrer dans le cercle qui du moins est réservé aux sages.

Personne n'aurait cru jusqu'à ce jour que je pourrais parler couramment ma langue maternelle sans notes, ni accent. Selon moi, ce fut l'esprit de ma mère qui m'a guidé ce samedi 6 septembre pendant 45 minutes. Je dois aussi admettre que son héritage culturel a joué énormément dans ce discours dont elle aurait été sans doute fière.
« Le gens qui ont séjourné à l'étranger pendant plusieurs décennies ont tendance à ne plus parler leur langue et prétendent avoir tout oublié... » Avais-je entendu dire.

Les raisons qui m'ont poussées à lire cet éloge dans ma langue maternelle sont dues aux circonstances. À 4 heures le matin des funérailles, une panne électrique causé par un orage a plongé toute la ville dans le noir me privant de mon texte que je me préparais à lire en français tel que je l'avais fait quatre ans plus tôt pendant les obsèques de ma nièce.

Je me suis rendue dans un cybercafé de la ville opéré par un générateur malheureusement, un virus s'est infiltré dans ma clé USB et je n'ai pas pu l'imprimer non plus. Puis mon cousin a eu cette brillante idée et m'a conseillé de parler uniquement de la maladie de mère et de sa vie au Canada. Selon lui, tous les membres de la famille ainsi que ses amis en savaient déjà sur son enfance.

Même mon cousin lui-même n'était pas préparé du tout à entendre ce qui allait devenir « Un grand geste ». Quand j'ai finit mon éloge il m'a indiqué ceci: « Tu ne peux pas imaginer le grand geste que tu as posé et l'impact énorme qu'il a eu sur tous ces gens qui étaient aux obsèques »... Puis il a continué « Parler à tout un village dans leur langue les a profondément touché et t'a aussi inclus dans le cercle des grands» a-t-il ajouté.

Chantal Londji Dang

Après mon retour au Canada, ces mots inoubliables continuent à résonner dans mes oreilles comme une trompette. Pourquoi ce qui m'est apparu naturel a eu l'effet positif et grandiose sur les gens ? Aujourd'hui, je peux comprendre à quel point la question de la langue passionne toujours les gens et continue à diviser les nations.

Pendant deux décennies, la langue de communication qui régnait dans notre maison fut le Français quand je grandissais. Mes deux parents étaient originaire de deux tribus différentes et avaient deux langues (phonétiquement) diamétralement opposées. Le français fut imposé comme leur langue de communication dès leur rencontre. Il allait de soi que le français devienne pour ma sœur et moi notre première langue.

Enfant, je n'aimais pas la langue de ma mère je dois l'admettre que j'avais même honte de la parler. Une des raisons majeures c'est que je fréquentais l'école française et mon père à tendance plus nationaliste a toujours poussé que j'apprenne sa langue maternelle en premier. Ce qui m'a occasionné des pressions puis les conflits entre les deux langues et pour mon père ce fut un découragement et un échec. Pour ce, j'ai choisi de parler uniquement le français afin d'éviter tout conflit.

Ma grand-mère a aussi joué un grand rôle dans l'acquisition de cette dite langue. Sa présence constante dans mon enfance et mon éducation du fait qu'elle me parlait toujours en Bafia bien que je lui répondais souvent en français a contribué à cette acquisition. Ce qui m'a valu le surnom de « la Française »

Il est difficile à croire que ces rôles ont changé lorsque ma mère m'a rejoint à Edmonton en 1996 et depuis lors, sa langue maternelle est devenu notre langue prédominante de communication. Ma mère n'étant plus, je comprends à quel point son rôle dans la pratique de sa langue a payé et restera l'un des cadeaux les plus gratifiant que j'ai eue.

La question qui me hante à présent est de savoir comment et à qui vais- je transmettre cet héritage ?
Le Bafia n'est pas la langue parlée au Canada certes et ma mère ne sera plus jamais autour de moi. Je me suis souvent faite demandée à quelques reprises pourquoi je n'apprenais pas ma langue maternelle à ma fillette. Et c'est une chose à laquelle j'ai commencé à réfléchir, du moins depuis mon retour du Cameroun

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Par coïncidence, lors de mon voyage au Cameroun, j'ai constaté que mon oncle qui est un fonctionnaire et professeur d'université à la retraite a ouvert une école privée de langue Bafia dans sa ville natale. Cette école est la première dans l'histoire de la langue Bafia et a même reçu une aide financière d'une organisation Allemande. Le Ministère de l'Éducation du Cameroun a l'intention d'utiliser leurs ressources pour leurs programmes éducatifs scolaires mis en place pour revitaliser et restaurer les langues autochtones au Cameroun.

L'école utilise l'alphabet Bantou qui est écrit et adapté dans la langue Bafia pour enseigner aux enfants et aux jeunes adultes. Mon oncle et son équipe travaillent à l'heure actuelle sur un projet intéressant afin de créer un livre de grammaire dans cette dite langue.
L'école est située dans la maison qui appartenait autrefois à ma grand-mère et a été également ma maison pendant quelques années, puis donnée à ma mère en héritage. Ironiquement, ma grand-mère qui a joué un rôle dans mon apprentissage de la langue était aussi une enseignante, mais jamais, elle n'aura enseigné dans sa propre langue maternelle.

Définitivement, cette école sera un brin d'espoir et peut-être le meilleur endroit pour moi et ma fille pour commencer à apprendre à écrire et à lire dans la langue de ma mère qui est transmise oralement de génération en génération depuis des milliers d'années.

© Par Chantal Londji Dang, tous les droits réservés. 2013
www.afrikamerik.com

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